In Conversation: Lucky Mamu UNU conteur contemporain

La photographie cinématographique de Lucky Mamu UNU se distingue par sa profondeur et son introspection. Originaire d’Effurun (Warri, Nigeria), il explore, à travers son objectif, les notions de transformation et de quête identitaire. Ses contrastes saisissants fusionnent l’individualité avec le collectif, offrant ainsi une invitation subtile à sonder les mystères de l’âme humaine.

Anastasie LANGU LAWINNER

In this interview, Lucky Mamu UNU opens the doors to the memories and inspirations that shape his signature photography. Now newly settled in the United Kingdom, he also reflects on the challenges of space and environment in his creative process.


Ngalula MAFWATA : Comment votre intérêt initial pour la photographie a-t-il évolué, passant de la capture de paysages à un travail centré sur les personnes et l’identité ?

Lucky Mamu UNU : Au début, la photographie était pour moi un moyen de capturer la beauté du monde qui m'entoure. Et en devenant un observateur actif de mon environnement, j’ai réalisé que mon véritable intérêt était les personnes autour de moi, en particulier mes amis. Je voulais montrer la beauté que je voyais en eux. Je pense que ma fascination pour l’identité est née du fait que, en grandissant, j’étais toujours conscient de mon apparence. Lorsque je me faisais prendre en photo, je transformais mon image en une silhouette sans visage, où tout était visible sauf mon visage. J’ai donc développé une fascination pour l’idée de la silhouette, où l’on capture la forme d’une personne plutôt que son portrait habituel, et c’est ainsi que mon travail a évolué jusqu’à aujourd’hui.

Ngalula MAFWATA : Pouvez-vous nous parler de votre transition entre la découverte de la photographie et son adoption comme véritable vocation ? Quels ont été les moments clés pour vous ?

Lucky Mamu UNU : J’ai découvert la photographie lors de ma deuxième année d’études en ingénierie, un cursus de cinq ans, et j’en suis immédiatement tombée amoureuse. Cela m’a permis de voir le monde d’une manière totalement nouvelle et a changé ma perception de tout. La photographie m’a offert la possibilité de devenir un observateur actif du monde, plutôt qu’un simple spectateur passif.

Le tournant décisif a été lorsque j’ai commencé à intégrer ma poésie dans mes photos. J’ai alors ressenti le poids et la responsabilité d’être un conteur. C’est aussi à cette époque que j’ai découvert la littérature africaine. Parallèlement, j’étais déjà active dans une petite communauté de photographes sur Instagram (Rachel Seidu et Tatchero), et il m’était devenu impossible de m’imaginer faire autre chose. C’était comme une révélation, l’acceptation de qui je voulais être, car c’était la seule chose qui me semblait authentique.

L’un des moments les plus marquants a été la reconnaissance de mon travail par l’Alliance Française de Lagos, qui m’a sélectionnée pour participer à leur exposition des jeunes photographes en 2021. Ce fut comme la cerise sur le gâteau.

In another world, maybe

Ngalula MAFWATA : Les traditions indigènes africaines que vous explorez dans votre travail sont riches en culture. Comment équilibrez-vous tradition et modernité dans votre processus créatif ?

Lucky Mamu UNU : Ayant grandi à Effurun (Warri), au Nigeria, mon quotidien a toujours été un mélange entre tradition et modernité. Il n’est donc pas surprenant que cela ressurgisse dans mon travail. De plus, il y a tellement de couches d’identité, à la fois passées et présentes, qui se révèlent dans ces traditions et cultures. J’essaie aujourd’hui de m’y plonger pour mieux comprendre un passé auquel je n’ai pas eu accès et un présent dont je peine parfois à saisir l’évolution.

Ngalula MAFWATA : Vous travaillez beaucoup avec des contrastes forts et une intensité de couleurs, tout en cachant parfois les visages de vos modèles. Pouvez-vous nous parler de votre processus ?

Lucky Mamu UNU : Je suis naturellement attiré par le contraste, même lorsque j’écris de la poésie. C’est une façon pour moi de donner du sens au monde. Dans mes photos, j’utilise les contrastes et les couleurs pour mettre en lumière les éléments clés de l’histoire que je veux raconter, en jouant consciemment sur la présence et l’absence.

Mon processus alterne entre une planification méticuleuse et des moments d’expression spontanés en postproduction. Je cache parfois les visages de mes modèles pour permettre à d’autres personnes de s’identifier à eux et de se retrouver dans les histoires que je raconte. En supprimant le visage, on dépasse l’individualité du sujet et on met en avant une identité collective, partagée sous différentes formes. Cela me convient aussi personnellement, car une grande partie de mon travail est une quête de moi-même à travers les autres. Cela me permet d’emmener les spectateurs dans un voyage intérieur, tout en explorant les intersections où nos identités se rejoignent.

Ngalula MAFWATA : Le lieu est un élément central dans votre travail. Ayant vécu à Warri, Lagos et maintenant au Royaume-Uni, comment chaque environnement a-t-il influencé votre perspective sur l’identité et la narration à travers la photographie ?

Lucky Mamu UNU : Avoir grandi à Warri m’a permis de comprendre mon patrimoine et ma culture. J’ai assisté à divers festivals culturels et rencontré des personnes qui interagissaient avec ces traditions de différentes manières. De plus, le caractère de cette ville pousse à la confrontation, ce qui, je pense, se reflète dans mon travail.

Depuis mon arrivée au Royaume-Uni, j’ai ressenti un changement dans mon identité, dont je suis très conscient et dont on me rappelle souvent l’existence. Ma façon de créer a également été impactée. Au début, je ne pouvais plus prendre de nouvelles photos, car tout était si différent du monde que je connaissais. J’ai donc replongé dans mes archives, retravaillant des images prises au fil des années au Nigeria, à condition qu’elles correspondent à la vision que je développais.

Le fait d’être loin m’a aussi poussée à raconter d’autres histoires, en mettant davantage l’accent sur les éléments avec lesquels je ne suis plus en contact : la maison, la mémoire, la spiritualité et la culture.

En supprimant le visage, on dépasse l’individualité du sujet et on met en avant une identité collective, partagée sous différentes formes. Cela me convient aussi personnellement, car une grande partie de mon travail est une quête de moi-même à travers les autres.
— Lucky Mamu UNU

The Social Contract

Who gets to be me? series

Ngalula MAFWATA : Comment définissez-vous le "chez-soi" et comment cela transparaît-il dans vos photographies ?

Lucky Mamu UNU : Pour moi, "chez-soi" est un lieu de familiarité, de nostalgie et de paix.

Ngalula MAFWATA : Votre série Who Gets to Be Me? aborde le dilemme entre être artiste et suivre une carrière classique. Voyez-vous votre travail comme une forme de résistance ou un commentaire sur la pression sociale autour du succès ?

Lucky Mamu UNU : Mon identité d’artiste, après avoir passé huit ans à l’université à étudier l’ingénierie, en dit long sur cette question. Mon travail est une forme de commentaire social : je pose des questions et j’ouvre un espace de dialogue sur le sujet. J’explore différentes possibilités et réalités quant aux attentes du système et la manière dont nous choisissons d’y adhérer ou non. Mon choix d’être artiste est, en soi, une forme de résistance.

Ngalula MAFWATA : Votre processus créatif inclut la recherche, la mise en scène et l’expérimentation. Pouvez-vous nous en dire plus sur la phase de recherche ? Comment l’abordez-vous et comment vous assurez-vous que votre travail résonne à la fois sur un plan personnel et universel ?

Lucky Mamu UNU : Ma phase de recherche commence généralement par des discussions avec mes amis sur le sujet que j’explore, suivies d’un moment d’introspection pour voir où je me situe par rapport à ce thème. Ensuite, je recherche des matériaux et des vêtements symboliques, car le symbolisme est au cœur de mon travail. C’est ce qui me permet de tisser ensemble l’expérience personnelle et l’expérience universelle.

Même si nous pouvons tous interpréter les symboles différemment, je pars toujours de ma propre interprétation. Ce qui m’intéresse, c’est lorsque d’autres personnes perçoivent la même chose ou, au contraire, une signification différente, car cela influence la manière dont elles interagissent avec mon travail.

Ngalula MAFWATA : Quelles sont les questions qui nourrissent votre esprit et votre créativité en ce moment ?

Lucky Mamu UNU : Deux questions m’obsèdent ces derniers temps : "Qu’est-ce que le chez-soi ?" et "Quelle est mon histoire ?"

Je fais actuellement beaucoup de recherches sur mes origines, la tribu Urhobo : ses mythes, sa cosmologie, son art, son histoire et ses philosophies. Comment vivaient mes ancêtres avant l’influence occidentale ? Comment ont-ils interagi avec la colonisation ? Je m’investis aujourd’hui dans la création d’un nouvel art Urhobo et dans les discussions autour de cet héritage.

Ngalula MAFWATA : La photographie afro-diasporique connaît une montée en puissance. Quel héritage souhaitez-vous laisser à travers votre travail, même si c’est encore tôt pour y penser ?

Lucky Mamu UNU : Je n’y avais jamais vraiment réfléchi, mais j’aimerais que les personnes issues de la diaspora africaine puissent se retrouver dans mon travail et les mondes que je crée.

Retrouvez l’art de Lucky Mamu UNU sur ses espaces personnels.

Ngalula MAFWATA

Ngalula MAFWATA is the founder of Mayì-Arts.

https://www.mayiarts.com
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